Voici que paraît le numéro spécial de «Nejma», la revue littéraire tangéroise que dirige Simon-Pierre Hamelin aux éditions de la Librairie des Colonnes. Il est intitulé “Jean Genet un saint marocain“. Abdellah Taïa y a laissé libre cours à 35 participants marocains et étrangers.
Un saint marocain ? Ce n’est pas l’image que l’on en gardait après lecture de l’ouvrage de Tahar Ben Jelloun «Jean Genet, menteur sublime» (Gallimard, 2010). Cette idée de la “sainteté“ de Genet était plus présente dans l’ouvrage de Lydie Dattas «La chaste vie de Jean Genet» (Gallimard, 2006).
De toutes les manières, le numéro Genet de «Nejma» s’ouvre sur une photographie de Bernard Faucon que le photographe a pris soin de surpiquer d’une phrase écrite en blanc sur la terre ocre : “Un jour on cesse de prendre l’effet pour la cause et tout repart“.
Cela donne une juste idée de la liberté des interventions, des émotions et remémorations, analyses, rêveries et aveux présents au sommaire avant qu’Abdellah Taïa qui en a dirigé la composition ne nous prévienne : “Jean Genet est un saint marocain. Il est en train de le devenir. Il l’est déjà. Il ne le sera jamais“.
Ces hypothèses conviennent d’autant mieux à ce poète, romancier et dramaturge, à cet écrivain réfractaire, à ce nomade allié des rebelles, qu’il fut, certes, l’homme de tous les paradoxes.
Farid Tali, l’auteur d’un beau récit trop peu lu «Prosopopée» (chez P.O.L) se souvient dans sa contribution des soirs de Nanterre durant lesquels fut joué et écouté Jean Genet : “Quelle joie maintenant de me rappeler cette époque et ces textes, et je remercie le 19 décembre 1910“.
Remercier le jour d’une naissance, entrevoir la renaissance actuelle d’une parole d’aucuns tiennent sans doute pour ennemie, c’est le geste de «Nejma» de 35 façons différentes, autant que de contributeurs.
Les photographies marocaines de Denis Dailleux n’ont pas moins de charme que celles qu’il rapporta d’Egypte. L’une d’elles est publiée en regard d’un texte d’Alain Blottière évoquant notamment “La Vallée du Draâ, cette oasis dans un décor de cailloux, de montagne ocre, le fleuve bleu dans les joncs comme le Nil“ et un carnet perdu et retrouvé. Tout cela raconté depuis Siwa, l’oasis égyptienne qui a déjà donné plus d’un livre à Blottière.
La contribution de Karim Boukhari se signale pas la sorte de désinvolture inquiète avec laquelle il s’observe, comme s’il cherchait toujours le point d’acupuncture capable de le guérir de son adolescence : “C’est durant ce même été 1986, avec plusieurs mois de retard, que j’ai appris la mort de Jean Genet. Je l’ai su par un ami : ‘L’écrivain nasrani qui défendait les Palestiniens est mort où est-ce qu’on l’a enterré ? A Larache. Tu te rends compte ! Larache !’“
Satisfaction de lire un nouveau texte de Fadwa Islah, malgré sa conclusion peu roborative : “Une réunion de débriefing entre copines de la désespérance».Et le lecteur d’aller voir, avec Arnaud Genon, à quoi ressemble la dernière demeure de Genet. «Ne dites plus rien» est une nouvelle bouleversante de Hicham Tahir. Pas un seul mot de trop et un saisissant récit de la détresse provoquée par l’incapacité d’une famille à accueillir le nouveau-né d’une jeune fille.
Les témoignages de Florence Malraux et Carole Achache changent l’image que l’on pouvait se faire de l’écrivain. Le texte de Carole Achache est bouleversant. Fille de feue la romancière Monique Lange qui était l’épouse de Juan Goytisolo, Caroline raconte : “Abdallah était le seul jeune autour de moi. J’avais 5 ou 6 ans quand il est entré dans la vie de Jean Genet et dans la nôtre (…) Il était mon copain et il avait promis de m’épouser quand je serai grande. Cette promesse est encore vivante en moi. Abdallah marchait sur un fil. Genet le dirigeait, le guidait, lui imposait une discipline de fer. (…) Abdallah s’est donné la mort avec du Nembutal volé à Genet. (…) Je continue de penser à Abdallah. Il est vraiment revenu à moi. Je le pleure encore“.
Notre jeu secret, le premier texte jamais publié du jeune Walid El Amroui, en arabe comme ceux des jumeaux Adnan (Taha et Yassin) et celui d’Abderrahim Elkhassar ferment ce numéro qui accueille aussi une nouvelle d’Abdellah Baïda. On lit l’étrange confession – rédigée en anglais – que signe Hedi El Kholti, éditeur vivant à Los Angeles. Quelle idée d’évoquer dans «Nejma» «Les Poèmes de Fresnes» de Robert Brasillach, un des représentants les plus monstrueux de la collaboration intellectuelle avec le nazisme !!
Parmi les bonnes surprises, «Tiouallininou», le texte du nouvelliste et romancier de langue arabe Abderrahim Elkhassar qui vit à Agadir et celui de Leila Hafyane qui enseigne à Casablanca et écrit en français : “En chacun de nous repose un Genet“. C’est la façon dont cette jeune femme proclame sa frissonnante passion pour la littérature.
Le Soir Echos, janvier 2011
↑
© NEJMA 2011. Tous droits réservés.
Conception: YC