Nejma, Revue Littéraire

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Los Navigantes

Je me suis assise avec eux, ceux qui s’étaient appelés Los Navigantes, il y a longtemps, si je me fie à l’enseigne décolorée. Je passe souvent devant le petit café sombre, à l’entrée de Dar Baroud. Le soir ils jouent aux cartes, aux dames, regardent la télévision posée sur une table dehors, sirotant un café, un verre de thé, tirant sur les longues pipes bourrées d’herbe à l’odeur forte. Matin léger, pétillante étincelle, encore frais, avec le vent coulant dans la ruelle, les nuages chevauchant le bleu du ciel sortant de la nuit. Sur la proposition d’Ornella, habitante de la maison jaune attenante, j’ai pris place, en face d’elle, dans le minuscule espace de la rue que los Navigantes occupent. Il prolonge la pièce exiguë en terrasse improvisée, tables et chaises bancales occupées par les hommes maigres, burinés, attentifs au mouvement de la rue. Le temps de Tanger, l’ombre et la lumière aussi vives l’une que l’autre, l’expression dure des visages transformée dans le froissement du sourire rapide. Ce n’est certes qu’une adoption passagère mais elle suffit pour sentir une appartenance à l’espace. Lui-même toute la ville. Je sens la meilleure figure, la métaphore juste, dans le matin tremblé contre la muraille, avec les visages rapprochés des joueurs, les verres qui claquent sur les tables et la rumeur du port. Ornella parle peu, elle écoute, elle aussi, le poids du jour levant le rideau de la nuit tangéroise. Navigantes, c’est la meilleure carte, celle qui livre le secret de l’âme, ce mot qui fait peur, que personne ne veut plus écrire. Je prends.

Navigantes, mi marins, mi aventuriers, artistes de fortune – quels mots magnifiques pour mettre les voiles, la voile aussi, celle du mât de misaine qui emmène sous le vent les chevaliers de fortune. Un homme s’est penché vers nous et nous dit qu’il a abandonné la pêche après un accident et travaille un peu sur la ligne Tanger-Port Vendre. Il a une quarantaine d’années, une dégaine de danseur andalou quand il se déplace du bar à notre table.

Depuis des siècles les Navigantes de tous les pays se saluent, se reconnaissent au milieu des parasitages incessants apportés par ce même mouvement des populations, des précipitations terribles aux couleurs de la convoitise et de la bêtise. Comment ne pas désirer être chevalier de fortune – redonnons aux mots leurs lettres de noblesse – seulement maître du bleu du ciel et de l’horizon. Roi de cœur. Cela ni ne s’achète ni ne s’apprend, c’est un privilège de naissance tombé comme un atout, un joker dans le jeu du hasard de la vie.

C’est le signe que beaucoup d’hommes ici portent gravés sur la tempe, marque invisible, reconnaissable à un regard, un geste, une attitude. Cela surgit sans prévenir, brusque éclairage de scène. Tanger n’a toujours été qu’un grand bateau avec son équipage de forbans, de joueurs, de rêveurs magiques tels Mrabet, les enfants du Petit Théâtre, qui accrochent aux mâts des étoiles polaires. Qu’elle vogue et ne se laisse pas ravir par les nouveaux pirates.

Los Navigantes sont d’une seule et même famille et clignent pareillement des yeux. J’en ai croisé jusqu’aux portes du désert de l’Hadramaout, un français fou d’espace, drapé dans ses toiles portées comme une voile. Noirci par les soleils d’Afrique et d’Asie, jeune, envolé du nid, de la vieille Europe. En partance. Pas de retour aux sources disait-il comme le poète Tchikaïa U Tamsi. Le fleuve seul est important, lui qui réunit les sources. Nous avons bu du thé dans des tasses de porcelaine de Minton, égarées comme nous sur les routes de l’encens. Bénis soient tous les cafés mythiques des ports, où l’on se pose avant les routes de sable et d’eau !

A regarder l’horizon sans partir certains Navigantes perdent la tête. Ils misent sur la chance absente. La mer rejette leurs corps. Ils ont vécu. A cœur perdu.

Matin d’extrême clairvoyance où le rayon ardent érode, taille, durcit la pensée. Elle capte à partir d’un centre minuscule les ondes de la ville, les attentes désespérées, cris de haine, prières de pardon.

Nicole de Pontcharra
poète, écrivain
Tanger, Puygiron

Photo: Pierre Boussel

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