Nejma, Revue Littéraire

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Rabbit

En 1976, j’ai fait un voyage avec Paul, jusqu’à San Francisco, puis à Hollywood. Là-bas, nous sommes allé chez Tennessee Williams. Nous y avons passé plusieurs jours. Au cours d’une soirée, où il y avait beaucoup d’artistes, j’ai vu Tennessee, complètement saoul comme d’habitude, avec deux hommes, qui sans cesse remplissaient son verre. L’un s’appelait Sandy. L’autre, je ne sais plus vraiment.

J’avais porté 300 grammes de kif avec moi. Je l’avais roulé en cigarettes et en fumais régulièrement une. Je regardais. Je ne parlais pas. J’écoutais et regardais.

Au bout de quelques minutes devant ce manège, je me suis penché vers Paul.

– Tennessee vit très mal, et ces deux hommes sont deux gangsters.

– Allons ! Mrabet.

– C’est vrai.

Mais Paul a préféré aller écouter d’autres gens.

Sandy lui a tendu un petit buvard, où était dessinée une spirale. Tennessee l’a mis dans sa bouche et a bu un grand verre d’alcool. Puis j’ai vu Sandy présenter à la main tremblante de Tennessee un chèque, et Tennessee, dans un joyeux grognement, signer au bas du papier.

Je suis sorti dans le jardin. Beaucoup d’invités. Il y avait une grande table avec toute sorte d’alcool. J’étais près de deux cinéastes, qui parlaient d’une scène à tourner quelques jours plus tard quand l’un d’eux a dit :

– Ce qu’il nous faut, c’est un homme musclé, exotique, qui ait la peau bronzée. Un arabe.

L’autre a répondu :

– Il y a un homme comme cela à coté de toi.

Alors, le premier m’a interpellé :

– Et toi, bonsoir. Comment t’appelles tu ?

– Mohamed Mrabet.

– Rabbit ?

J’ai rit. Il a dit :

– Magnifique. Mets toi debout s’il te plait.

Je me suis levé.

– Tu peux enlever ta chemise.

J’ai répondu :

– Combien tu vas payer ?

– Quoi ?

– Ça, c’est un travail. Et tout le monde regarde. Tu fais des films. Quand tu les montrent, les gens paient, non ?

Et quelqu’un a dit :

– Oui, c’est vrai.

– D’accord. Combien ? a finalement demandé le cinéaste.

– Bon… 1000$.

Il a accepté. J’ai enlevé ma chemise et je me suis exposé. Il a dit :

– Magnifique.

Et il m’a donné un chèque. Il a ajouté :

– Tu veux travailler ?

– Oui. Pourquoi non ?

– Nous avons un rôle pour toi, très court, sans texte. Il te faut t’allonger nu avec une femme, une blanche, couverte de roseaux. Il y a beaucoup de dollars à prendre.

J’ai dit non. Paul est venu jusqu’à moi et m’a dit :

– Mrabet, cet homme ne plaisante pas. Il t’a fait un chèque, comme ça. Mais maintenant, il te parle de beaucoup plus d’argent. Ne crache pas dessus.

– Ça ne m’intéresse pas. Je m’intéresse à moi, et à demain, et aux autres jours, quand l’argent aura disparu, et qu’il faudra toujours se regarder, chaque matin, dans la glace. C’est sur ça que je ne crache pas. Si Mrabet est nu dans un film, que va penser ma famille, les marocains. Et pire encore, les autres, Européens, Anglais, Américains, qui parleront devant ma cage, et qui me mêleront à leurs inventions les plus bestiales. Déjà avec ça, ce soir, de tomber ma chemise, les gens vont parler.

Et rien de plus ne s’est passé.

Mohamed Mrabet
Ecrivain
Tanger
transcrit par E. Valentin

Dessins: Mohamed Mrabet

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